• Maître Correa: La dernière interview

     

    Maître Correa: La dernière interview

     

     

    Ce qui se voulait une interview de l'un des pionniers du Judo en Europe, doit être, à mon grand regret, transformé en un hommage envers ce Maître d'arts martiaux, et surtout de Ju No Michi (Judo), le nom que Jigoro Kano donna à son art martial et que Igor Correa ne voulut jamais modifier, conservant ainsi ce qu'il avait toujours mis en premier: les origines. II a, en effet, toujours désiré préserver les enseignements des meilleurs Maîtres de ce que nous appelons aujourd'hui le Judo.

     

    Je m'associe ici à la douleur de toute sa famille et de tous ceux qui éprouvaient une grande affection et un grand respect pour cet homme qui restera au plus profond de nos cœurs. Que ses élèves puissent avoir toujours à l'esprit ce qu'il répétait continuellement: "chercher, dans la seconde l'instant précis pour projeter, chercher sa propre forme sans oublier les origines de l'art martial". Je lui suis personnellement particulièrement reconnaissant. II y a dans chaque mouvement d'Aïkido que je fais une part très importante de ce Grand Maître de judo. C'est à lui que je dois, dans une grande mesure, de pratiquer aujourd'hui un Aïkido différent, à la recherche de la plus haute efficacité.

     

    Igor Correa est né le 12 décembre 1919 en Uruguay. Quand il quitta l'Uruguay avec sa famille, il avait 8 ans. En route vers la France, il s'arrêta au port de Vigo et garda un très bon souvenir de son passage dans cette ville. Le dernier jour que j'ai passé avec lui, en septembre 2000, il m'assura affectueusement qu'il viendrait avec plaisir me rendre visite au cours des prochaines vacances car il sait que j'habite à 20 km de Vigo. Maître Correa, où que vous soyez, sachez que nous tous qui vous avons connu, nous souviendrons de vous pour toujours. Mes remerciements les plus sincères à sa fille qui nous a très aimablement cédé les photos qui nous permettent lui rendre ce dernier hommage.

     

     

    Maître Correa, pionnier du Judo européen - Interview

     

    Maître Correa : J'ai commencé le Judo dans les années 1943, en juin 43, je crois. II y avait longtemps que j'avais envie de pratiquer le Judo. J'en avais eu envie après avoir vu certains films américains avec un certain Peter Lorre, un acteur, qui jouait le rôle de "Mister Moto'', un détective privé qui utilisait le Judo pour se débarrasser de ses adversaires. Cela m'avait impressionné et m'avait donné envie de connaître le Judo. J'ai longtemps cherché un club de Judo à Paris, car il n'y en avait pas beaucoup à l'époque et j'ai finit par en trouver dans le seizième, du côté de l'avenue Victor Hugo. J'ai commencé là avec Monsieur Andrivet, un charmant monsieur, passionné du Judo. J'ai pratiqué avec lui pendant deux ou trois ans jusqu'à devenir ceinture bleue.

     

    Malheureusement ensuite, par obligation professionnelle, j'ai dû aller travailler pendant deux ans à Bruxelles en Belgique. A force de chercher, j'ai fini par y trouver un club, le Judo Club de Belgique, rue de la Loi, tenu par Monsieur Minne. Monsieur Minne enseignait le Judo qu'il ne connaissait pas beaucoup. II connaissait surtout le Ju-Jitsu, il était 3e dan de Ju-Jitsu. Quand je suis arrivé chez lui, comme je n'étais pas passionné de Ju-Jitsu, il m'a dit de m'occuper des judokas tandis que lui s'occupait du Ju-Jitsu. Et j'ai donc commencé à enseigner le Judo. bien que je fusse ceinture bleue à l'époque et que j'eusse bien peu de connaissances. C'est moi qui ai montré les premières chutes à ceux qui sont devenus après les premiers champions en Belgique, Monsieur Perpeete, Monsieur Ravinet et d'autres dont j'ai oublié le nom. Je suis resté deux ans là-bas, puis je suis revenu en France. J'étais marié et j'avais un enfant. J'ai voulu continuer le Judo mais à l'époque j'avais peu de moyens financiers et je n'ai pas pu continuer au club de Monsieur Andrivet. Je l'ai beaucoup regretté. Monsieur Andrivet était charmant et m'a même proposé de venir sans payer mes cours mais cela me gênait et je n'ai pas voulu le faire. J'ai réussi à trouver un endroit où pratiquer du Judo, à la FEGT où c'était presque gratuit. II y avait là de nouveau un prof, Monsieur Rosé qui ne connaissait pas le Judo, mais qui connaissait le Ju-Jitsu et qui m'a encore une fois embauché pour faire travailler les Judokas tandis que lui faisait le Ju-Jitsu. Grâce à ses relations à la SPTT de Paris, ce Monsieur a réussi à ouvrir un club, en 1949 ou 1950, rue Chaudron dans le dixième arrondissement, où j'ai commencé à pratiquer. Je suis resté une douzaine d'année à la SPTT à enseigner le Judo pratiquement bénévolement, car la SPTT ne souhaitait pas payer un professeur.

     

    Parallèlement, j'ai continué à aller m'entraîner un peu partout, notamment chez Monsieur Philippe. J'y ai connu Monsieur Beaujean qui était également le professeur de Philippe, il était parti au Japon et en était revenu dans les années 52. Entre temps, j'ai réussi à passer ma ceinture noire en janvier 52, devant Monsieur Kawashi. On passait d'abord l'examen de kata et si on était reçu aux katas, on avait le droit de participer à la compétition. Et si on réussissait la compétition, il fallait passer un examen technique. Si on était refusé à l'examen technique, il fallait tout recommencer: le kata, la compétition, et l'examen technique. Et j'ai été reçu aux katas, à la compétition et à l'examen technique parce que Monsieur Kawashi avait désigné Monsieur Mochizuki pour me servir de partenaire pour l'examen technique. Ensuite, j'ai continué de donner mes cours à la SPTT et puis j'ai ouvert un club quai d'Anjou où je suis resté jusqu'en 1966 quand j'ai été obligé de déménager. J'ai alors trouvé un local au 15 rue Beautreillis, où je suis encore maintenant. Ce club, qui s'appelait au départ Judo Club Saint Louis parce qu'il était proche de l'Ile Saint Louis, s'appelle maintenant Judo Club du Marais.

     

     

    Budo International: Maître Correa je crois que vous êtes un des premiers judoka français et que vous avez travaillé avec les meilleurs maîtres japonais qui sont venus en France.

     

    M.C.: Oui c'est vrai, j'ai eu l'occasion de beaucoup travailler au collège des ceintures noires sous la direction de Monsieur Kawashi. A partir du jour où je suis passé ceinture noire, je suis allé m'entraîner régulièrement au collège des ceintures noires, le samedi et le mercredi. On y rencontrait à l'époque toutes les ceintures noires. Les bons et les moins bons, les professeurs et les champions. C'était très enrichissant car on avait la possibilité de faire des randoris avec tout le monde, avec des gens qui vous battaient, avec des gens qu'on battait, avec des gens avec qui on ne faisait rien, ça m'a beaucoup aidé à progresser. J'y ai connu différents japonais avec qui j'ai eu l'occasion de travailler notamment Monsieur Mochizuki avec qui j'ai fait aussi de l'Aïkido. II y a eu aussi Monsieur Michigami qui est arrivé plus tard et avec qui j'ai eu la possibilité de faire souvent randori.

     

    J'ai eu l'occasion aussi de travailler souvent avec Monsieur Awazu qui a été l'éternel entraîneur du collège des ceintures noires pendant des années et qui était un excellent judoka. Ce n'était pas un pédagogue, mais c'était un excellent judoka. Et puis j'ai eu la satisfaction et le plaisir de rencontrer un jour Monsieur Tokyo Hirano qui était à mon avis un judoka extraordinaire. Ça devait être certainement un des meilleurs judoka japonais à son époque quand il était jeune, et après il était resté encore très bien. Quand je l'ai connu, dans les années 52, c'était un judoka extraordinaire. C'est lui qui m'a le plus impressionné au point de vue de la pratique. Au point de vue de l'enseignement, Monsieur Kawashi, Monsieur Michigami étaient d'excellents professeurs, mais au niveau de la pratique, Monsieur Hirano était vraiment quelqu'un d'extraordinaire.

     

    B.I.: Comment s'est passé votre court séjour dans l'Aïkido avec Mochizuki ? II enseignait le Judo, l'Aïkido ou un mélange des deux ? Vous y alliez pour le Judo ?

     

    M.C.: J'y allais pour le Judo, mais Monsieur Mochizuki faisait un cours d'Aïkido avant l'entraînement du collège qui devait commencer vraisemblablement vers 14h30-15h et moi j'arrivais souvent à 14h. J'ai commencé à faire un peu d'Aïkido avec Monsieur Mochizuki parce que j'arrivais en avance ! Et c'était très intéressant. D'abord parce que c'était différent de ce que je connaissais et en plus c'était une forme d'Aïkido qui me convenait parfaitement, c'était moins conventionnel que ce que j'ai pu voir par la suite, cela se rapprochait beaucoup du Ju-Jitsu et c'était donc plus vivant, beaucoup plus mobile que les autres formes que j'ai pu voir.

     

    B.I.: Maître Correa, pourriez-vous nous expliquer la différence qu'il y a entre le Judo japonais et le Judo européen ? Travaille-t-on aussi bien en Europe qu'au Japon ?

     

    M.C.: Cette différence a été marquante pendant des années, elle l'est peut-être encore maintenant aussi, encore que le Japon malheureusement est tombé un peu dans la pratique du Judo dit moderne et qui pour moi ne rentre pas dans le cadre du Judo. Mais à l'époque, ce qui m'avait beaucoup impressionné de la part du Judo japonais, et pas seulement du judo, mais également des autres arts martiaux japonais, c'était la mobilité des Japonais, une mobilité qui n'existait pas dans les autres pays. J'ai eu l'occasion de voir des judokas belges, hollandais, anglais et d'autres pays et ils n'avaient pas cette spontanéité et cette mobilité qu'avaient les Japonais. Encore que, un jour j'ai eu l'occasion quand même de voir des Anglais dont je ne citerais pas le nom, je ne m'en souviens plus d'ailleurs, qui étaient des bons judoka et qui avaient acquis un peu de cette mobilité. Je pense qu'ils étaient allés certainement faire des stages au Japon et qu'ils avaient réussi à prendre un peu de cette vie, de cette mobilité.

     

    B.I.: Le déséquilibre et la mobilité, c'est très important pour vous, me semble-t-il ? Voit-on cela dans le Judo actuel ?

     

    M.C.: Non. Dans le judo actuel, il n'y a plus de mobilité, il n'y a plus de déséquilibre. II n'y a malheureusement que de l'opposition. Or, si on se reporte aux origines du Judo de Maître Kano. On se rend compte que le principe essentiel de Monsieur Kano, c'était la non-opposition. Et la non-opposition, cela implique une mobilité, une disponibilité. Et à l'heure actuelle, le Judo que l'on pratique dans le monde entier, sauf peut-être quelque part au Japon (mais dans la pratique pas dans les compétitions officielles) est fait d'opposition. Et c'est la mobilité et l'esquive, la non opposition, qui permettent de provoquer un déséquilibre chez le partenaire, un déséquilibre passager parce que le déséquilibre n'est pas quelque chose qui peu durer, ça ne peut durer qu'une fraction de seconde, le déséquilibre.

     

    B.I.: Maître Correa, vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez été plusieurs fois au Japon, cela vous a-t-il aidé dans votre parcours de judoka ? Et si Maître Kano se relevait aujourd'hui de sa tombe, que penserait-il du Judo actuel ?

     

    M.C.: Ah, je ne veux pas m'avancer! Mais j'ai bien peur que si Monsieur Kano revenait sur terre maintenant, il aurait envie de se suicider. II ne le ferait certainement pas parce qu'il avait une force de caractère supérieure et il lutterait sans doute pour rétablir les choses comme elles doivent être, mais je pense que c'est un réflexe qu'il pourrait avoir parce que le Judo actuel est une négation complète de ce qu'il avait, lui, envisagé comme Judo. Mes différents voyages au Japon m'ont permis de me confirmer dans le fait de la mobilité, de la disponibilité des Japonais qui n'avaient rien absolument à voir avec le Judo actuel qui est statique et qui est opposition. Et la mobilité et la non-opposition, c'est quand même le point le plus important des arts martiaux et c'est lié, ça va ensemble.

     

    B.I.: Vous êtes pour la compétition en Judo?

     

    M.C.: La compétition en Judo est un mal nécessaire. II est indispensable de faire de la compétition parce qu'il faut quand même acquérir certaines qualités. Mais pas la compétition d'aujourd'hui qui n'a plus rien à voir avec le Judo. Les champions actuels sont des champions, mais pas des champions de Judo. Ce sont des champions parce que ce sont des athlètes, parce qu'ils sont physiquement très puissants, très disponibles, mais ils ne font pas de Judo, ils font autre chose, autre chose qu'on devrait appeler autrement que Judo. Du reste, j'ai pris une autre direction. Je vous en parle incidemment. Pour éviter de confondre la pratique du Judo actuel, qui n'est pas du Judo, avec le Judo originel, je suis devenu directeur technique d'une fédération qui s'appelle non pas Judo mais Ju-No-Michi. Le Ju-No-Michi, je n'ai rien inventé, c'est un mot japonais qui veut dire exactement la même chose que Judo. Dans Judo, "Ju" c'est "souplesse", "do" c'est la "voie". Dans Ju-No-Michi, "Ju" c'est souplesse, "No" "de" et "Michi" c'est la voie. C'est la même chose, ça veut dire exactement la même chose, sauf que les idéogrammes sont différents. C'est la même chose dans les termes, mais pas dans la pratique qui veut rester la pratique du Judo originel de maître Kano.

     

    B.I.: Cela veut dire pas de force...

     

    M.C.: Pas d'opposition. La force, si c'est indispensable. Mais pas d'opposition.

     

    B.I.: Au cours de votre séjour au Japon, vous avez travaillé avec plusieurs maîtres, avez-vous été au Kodokan, au pur dojo japonais?

     

    M.C.: La première fois, je n'ai malheureusement pas pu pratiquer beaucoup mais j'en ai vu beaucoup. C'était en 1964, à l'occasion des jeux olympiques de Tokyo auxquels j'ai assisté. II y avait un judoka extraordinaire, Monsieur Okano qui est d'ailleurs toujours resté un judoka extraordinaire. C'est un excellent pratiquant et je crois que c'est également un excellent professeur. Mais je vais pas reparler des jeux olympiques car, malheureusement ou heureusement, je ne sais pas, c'est Monsieur Geesink qui a battu les japonais. Ça a été mauvais pour le Judo, mais c'était normal. Monsieur Geesink a battu les Japonais, pas parce qu'il était grand et fort, mais parce qu'il faisait du Judo, parce qu'il avait été s'entraîner plusieurs années durant au Japon. Lorsque j'ai eu l'occasion, au Japon, de regarder l'entraînement de Monsieur Kaminaga, un ancien qui était là m'a demandé par l'intermédiaire de l'interprète, si je pensais que Monsieur Kaminaga pouvait battre Monsieur Geesink et j'ai répondu très honnêtement que je pensais que ce n'était pas possible parce que Monsieur Kaminaga était trop lent par rapport à Geesink, car ils avaient voulu, lui ou je ne sais pas qui, que Kaminaga fasse le même poids que Geesink alors que ce n'était pas son poids de forme et cela l'avait ralenti dans son travail. Geesink était un excellent judoka.

     

    B.I.: C'est le premier occidental qui a battu les japonais, je crois?

     

    M.C.: Oui, mais ça, ça n'a rien à voir.

     

    B.I.: Maître Correa, comment se passe aujourd'hui votre pratique, vous enseignez toujours comme vous enseigniez dans le temps à vos élèves?

     

    M.C.: Oui, bien sûr, je continue à enseigner normalement. J'ai trois cours par semaine. Les autres jours, je me repose un peu, mais presque tous les week-end, je vais faire des stages un peu partout en France, en province et quelque fois à l'étranger aussi. Donc ça veut dire que j'ai une pratique d'enseignement de 4 à 5 jours par semaine, une pratique assidue. Car l'enseignement ne peut pas se faire simplement sans pratiquer, on est obligé de le démontrer et de pratiquer. Je ne suis sûrement plus aussi disponible, plus aussi efficace, qu'il y a quelques années. Je viens d'avoir 80 ans et les années ça pèse lourd, mais on s'en tire.

     

    B.I.: Maître Correa, parlez-nous un peu de ces stages au niveau européen. Je crois même que vous avez été en Espagne à une époque?

     

    M.C.: Oui, c'est vrai, j'ai été faire des stages un peu partout. C'est vrai que je suis allé beaucoup en Espagne, ça a été une opportunité et j'ai fait des stages à Pampelune, à Saint Sébastien, à Madrid et dans d'autres endroits en Espagne. Et puis en dehors de ça, j'ai été faire des stages en Belgique également, mais je n'ai pas fait de stages en Angleterre, ni en Allemagne. C'est à peu près tout en Europe. Et j'ai fait beaucoup de stages en France. J'ai fait, pratiquement depuis 1959, un stage d'été de 15 jours tous les ans, pendant des années, sur la côte atlantique et maintenant en Auvergne. Et j'ai un stage de Pâques aussi en Auvergne avec, des étrangers qui viennent d'un peu partout.

     

    Extrait du magazine BUDO INTERNATIONAL (fin de l'an 2000)

    Texte: Alfonso Longueira

    Photos: Amabilité de Maître Correa

    Source :  http://www.junomichi.org/_documents/referentiel/jnm_document_interview_correa.html

     

     


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