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    Igor Corréa Luna est né en 1919 en Uruguay à Montevideo, il a immigré en France à l'âge de 8 ans.

    Igor Corréa, ancien élève de Haku Michigami et de Tokyo Hirano fut membre dirigeant du collège des ceintures noires et atteignit le grade de 8eme Dan.

    Si la compétition devient le but de la pratique, elle engendre de l'opposition entre les combattants et beaucoup de blessures.

    Pour se démarquer de cette tendance, en 1989, Igor Corréa reprend les techniques originelles de Jigoro Kano et grâce à ses recherches personnelles fonde le Ju No Michi (voie douce) sur la base de non- opposition dont l'application est sans risque pour les partenaires.

     


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    En évoluant vers la compétition et en raison des modifications apportées à ses règlements, le Judo s’est éloigné de son origine dans la conception de Maître Jigoro Kanō et est devenu un sport d’opposition.

     

    Le Ju No Michi se démarque de cette pratique et désire conserver les origines de cet art martial, notamment la mobilité, l’esquive et la non-résistance.

     

    Source : http://www.junomichi.org/

     


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    Maître Correa: La dernière interview

     

     

    Ce qui se voulait une interview de l'un des pionniers du Judo en Europe, doit être, à mon grand regret, transformé en un hommage envers ce Maître d'arts martiaux, et surtout de Ju No Michi (Judo), le nom que Jigoro Kano donna à son art martial et que Igor Correa ne voulut jamais modifier, conservant ainsi ce qu'il avait toujours mis en premier: les origines. II a, en effet, toujours désiré préserver les enseignements des meilleurs Maîtres de ce que nous appelons aujourd'hui le Judo.

     

    Je m'associe ici à la douleur de toute sa famille et de tous ceux qui éprouvaient une grande affection et un grand respect pour cet homme qui restera au plus profond de nos cœurs. Que ses élèves puissent avoir toujours à l'esprit ce qu'il répétait continuellement: "chercher, dans la seconde l'instant précis pour projeter, chercher sa propre forme sans oublier les origines de l'art martial". Je lui suis personnellement particulièrement reconnaissant. II y a dans chaque mouvement d'Aïkido que je fais une part très importante de ce Grand Maître de judo. C'est à lui que je dois, dans une grande mesure, de pratiquer aujourd'hui un Aïkido différent, à la recherche de la plus haute efficacité.

     

    Igor Correa est né le 12 décembre 1919 en Uruguay. Quand il quitta l'Uruguay avec sa famille, il avait 8 ans. En route vers la France, il s'arrêta au port de Vigo et garda un très bon souvenir de son passage dans cette ville. Le dernier jour que j'ai passé avec lui, en septembre 2000, il m'assura affectueusement qu'il viendrait avec plaisir me rendre visite au cours des prochaines vacances car il sait que j'habite à 20 km de Vigo. Maître Correa, où que vous soyez, sachez que nous tous qui vous avons connu, nous souviendrons de vous pour toujours. Mes remerciements les plus sincères à sa fille qui nous a très aimablement cédé les photos qui nous permettent lui rendre ce dernier hommage.

     

     

    Maître Correa, pionnier du Judo européen - Interview

     

    Maître Correa : J'ai commencé le Judo dans les années 1943, en juin 43, je crois. II y avait longtemps que j'avais envie de pratiquer le Judo. J'en avais eu envie après avoir vu certains films américains avec un certain Peter Lorre, un acteur, qui jouait le rôle de "Mister Moto'', un détective privé qui utilisait le Judo pour se débarrasser de ses adversaires. Cela m'avait impressionné et m'avait donné envie de connaître le Judo. J'ai longtemps cherché un club de Judo à Paris, car il n'y en avait pas beaucoup à l'époque et j'ai finit par en trouver dans le seizième, du côté de l'avenue Victor Hugo. J'ai commencé là avec Monsieur Andrivet, un charmant monsieur, passionné du Judo. J'ai pratiqué avec lui pendant deux ou trois ans jusqu'à devenir ceinture bleue.

     

    Malheureusement ensuite, par obligation professionnelle, j'ai dû aller travailler pendant deux ans à Bruxelles en Belgique. A force de chercher, j'ai fini par y trouver un club, le Judo Club de Belgique, rue de la Loi, tenu par Monsieur Minne. Monsieur Minne enseignait le Judo qu'il ne connaissait pas beaucoup. II connaissait surtout le Ju-Jitsu, il était 3e dan de Ju-Jitsu. Quand je suis arrivé chez lui, comme je n'étais pas passionné de Ju-Jitsu, il m'a dit de m'occuper des judokas tandis que lui s'occupait du Ju-Jitsu. Et j'ai donc commencé à enseigner le Judo. bien que je fusse ceinture bleue à l'époque et que j'eusse bien peu de connaissances. C'est moi qui ai montré les premières chutes à ceux qui sont devenus après les premiers champions en Belgique, Monsieur Perpeete, Monsieur Ravinet et d'autres dont j'ai oublié le nom. Je suis resté deux ans là-bas, puis je suis revenu en France. J'étais marié et j'avais un enfant. J'ai voulu continuer le Judo mais à l'époque j'avais peu de moyens financiers et je n'ai pas pu continuer au club de Monsieur Andrivet. Je l'ai beaucoup regretté. Monsieur Andrivet était charmant et m'a même proposé de venir sans payer mes cours mais cela me gênait et je n'ai pas voulu le faire. J'ai réussi à trouver un endroit où pratiquer du Judo, à la FEGT où c'était presque gratuit. II y avait là de nouveau un prof, Monsieur Rosé qui ne connaissait pas le Judo, mais qui connaissait le Ju-Jitsu et qui m'a encore une fois embauché pour faire travailler les Judokas tandis que lui faisait le Ju-Jitsu. Grâce à ses relations à la SPTT de Paris, ce Monsieur a réussi à ouvrir un club, en 1949 ou 1950, rue Chaudron dans le dixième arrondissement, où j'ai commencé à pratiquer. Je suis resté une douzaine d'année à la SPTT à enseigner le Judo pratiquement bénévolement, car la SPTT ne souhaitait pas payer un professeur.

     

    Parallèlement, j'ai continué à aller m'entraîner un peu partout, notamment chez Monsieur Philippe. J'y ai connu Monsieur Beaujean qui était également le professeur de Philippe, il était parti au Japon et en était revenu dans les années 52. Entre temps, j'ai réussi à passer ma ceinture noire en janvier 52, devant Monsieur Kawashi. On passait d'abord l'examen de kata et si on était reçu aux katas, on avait le droit de participer à la compétition. Et si on réussissait la compétition, il fallait passer un examen technique. Si on était refusé à l'examen technique, il fallait tout recommencer: le kata, la compétition, et l'examen technique. Et j'ai été reçu aux katas, à la compétition et à l'examen technique parce que Monsieur Kawashi avait désigné Monsieur Mochizuki pour me servir de partenaire pour l'examen technique. Ensuite, j'ai continué de donner mes cours à la SPTT et puis j'ai ouvert un club quai d'Anjou où je suis resté jusqu'en 1966 quand j'ai été obligé de déménager. J'ai alors trouvé un local au 15 rue Beautreillis, où je suis encore maintenant. Ce club, qui s'appelait au départ Judo Club Saint Louis parce qu'il était proche de l'Ile Saint Louis, s'appelle maintenant Judo Club du Marais.

     

     

    Budo International: Maître Correa je crois que vous êtes un des premiers judoka français et que vous avez travaillé avec les meilleurs maîtres japonais qui sont venus en France.

     

    M.C.: Oui c'est vrai, j'ai eu l'occasion de beaucoup travailler au collège des ceintures noires sous la direction de Monsieur Kawashi. A partir du jour où je suis passé ceinture noire, je suis allé m'entraîner régulièrement au collège des ceintures noires, le samedi et le mercredi. On y rencontrait à l'époque toutes les ceintures noires. Les bons et les moins bons, les professeurs et les champions. C'était très enrichissant car on avait la possibilité de faire des randoris avec tout le monde, avec des gens qui vous battaient, avec des gens qu'on battait, avec des gens avec qui on ne faisait rien, ça m'a beaucoup aidé à progresser. J'y ai connu différents japonais avec qui j'ai eu l'occasion de travailler notamment Monsieur Mochizuki avec qui j'ai fait aussi de l'Aïkido. II y a eu aussi Monsieur Michigami qui est arrivé plus tard et avec qui j'ai eu la possibilité de faire souvent randori.

     

    J'ai eu l'occasion aussi de travailler souvent avec Monsieur Awazu qui a été l'éternel entraîneur du collège des ceintures noires pendant des années et qui était un excellent judoka. Ce n'était pas un pédagogue, mais c'était un excellent judoka. Et puis j'ai eu la satisfaction et le plaisir de rencontrer un jour Monsieur Tokyo Hirano qui était à mon avis un judoka extraordinaire. Ça devait être certainement un des meilleurs judoka japonais à son époque quand il était jeune, et après il était resté encore très bien. Quand je l'ai connu, dans les années 52, c'était un judoka extraordinaire. C'est lui qui m'a le plus impressionné au point de vue de la pratique. Au point de vue de l'enseignement, Monsieur Kawashi, Monsieur Michigami étaient d'excellents professeurs, mais au niveau de la pratique, Monsieur Hirano était vraiment quelqu'un d'extraordinaire.

     

    B.I.: Comment s'est passé votre court séjour dans l'Aïkido avec Mochizuki ? II enseignait le Judo, l'Aïkido ou un mélange des deux ? Vous y alliez pour le Judo ?

     

    M.C.: J'y allais pour le Judo, mais Monsieur Mochizuki faisait un cours d'Aïkido avant l'entraînement du collège qui devait commencer vraisemblablement vers 14h30-15h et moi j'arrivais souvent à 14h. J'ai commencé à faire un peu d'Aïkido avec Monsieur Mochizuki parce que j'arrivais en avance ! Et c'était très intéressant. D'abord parce que c'était différent de ce que je connaissais et en plus c'était une forme d'Aïkido qui me convenait parfaitement, c'était moins conventionnel que ce que j'ai pu voir par la suite, cela se rapprochait beaucoup du Ju-Jitsu et c'était donc plus vivant, beaucoup plus mobile que les autres formes que j'ai pu voir.

     

    B.I.: Maître Correa, pourriez-vous nous expliquer la différence qu'il y a entre le Judo japonais et le Judo européen ? Travaille-t-on aussi bien en Europe qu'au Japon ?

     

    M.C.: Cette différence a été marquante pendant des années, elle l'est peut-être encore maintenant aussi, encore que le Japon malheureusement est tombé un peu dans la pratique du Judo dit moderne et qui pour moi ne rentre pas dans le cadre du Judo. Mais à l'époque, ce qui m'avait beaucoup impressionné de la part du Judo japonais, et pas seulement du judo, mais également des autres arts martiaux japonais, c'était la mobilité des Japonais, une mobilité qui n'existait pas dans les autres pays. J'ai eu l'occasion de voir des judokas belges, hollandais, anglais et d'autres pays et ils n'avaient pas cette spontanéité et cette mobilité qu'avaient les Japonais. Encore que, un jour j'ai eu l'occasion quand même de voir des Anglais dont je ne citerais pas le nom, je ne m'en souviens plus d'ailleurs, qui étaient des bons judoka et qui avaient acquis un peu de cette mobilité. Je pense qu'ils étaient allés certainement faire des stages au Japon et qu'ils avaient réussi à prendre un peu de cette vie, de cette mobilité.

     

    B.I.: Le déséquilibre et la mobilité, c'est très important pour vous, me semble-t-il ? Voit-on cela dans le Judo actuel ?

     

    M.C.: Non. Dans le judo actuel, il n'y a plus de mobilité, il n'y a plus de déséquilibre. II n'y a malheureusement que de l'opposition. Or, si on se reporte aux origines du Judo de Maître Kano. On se rend compte que le principe essentiel de Monsieur Kano, c'était la non-opposition. Et la non-opposition, cela implique une mobilité, une disponibilité. Et à l'heure actuelle, le Judo que l'on pratique dans le monde entier, sauf peut-être quelque part au Japon (mais dans la pratique pas dans les compétitions officielles) est fait d'opposition. Et c'est la mobilité et l'esquive, la non opposition, qui permettent de provoquer un déséquilibre chez le partenaire, un déséquilibre passager parce que le déséquilibre n'est pas quelque chose qui peu durer, ça ne peut durer qu'une fraction de seconde, le déséquilibre.

     

    B.I.: Maître Correa, vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez été plusieurs fois au Japon, cela vous a-t-il aidé dans votre parcours de judoka ? Et si Maître Kano se relevait aujourd'hui de sa tombe, que penserait-il du Judo actuel ?

     

    M.C.: Ah, je ne veux pas m'avancer! Mais j'ai bien peur que si Monsieur Kano revenait sur terre maintenant, il aurait envie de se suicider. II ne le ferait certainement pas parce qu'il avait une force de caractère supérieure et il lutterait sans doute pour rétablir les choses comme elles doivent être, mais je pense que c'est un réflexe qu'il pourrait avoir parce que le Judo actuel est une négation complète de ce qu'il avait, lui, envisagé comme Judo. Mes différents voyages au Japon m'ont permis de me confirmer dans le fait de la mobilité, de la disponibilité des Japonais qui n'avaient rien absolument à voir avec le Judo actuel qui est statique et qui est opposition. Et la mobilité et la non-opposition, c'est quand même le point le plus important des arts martiaux et c'est lié, ça va ensemble.

     

    B.I.: Vous êtes pour la compétition en Judo?

     

    M.C.: La compétition en Judo est un mal nécessaire. II est indispensable de faire de la compétition parce qu'il faut quand même acquérir certaines qualités. Mais pas la compétition d'aujourd'hui qui n'a plus rien à voir avec le Judo. Les champions actuels sont des champions, mais pas des champions de Judo. Ce sont des champions parce que ce sont des athlètes, parce qu'ils sont physiquement très puissants, très disponibles, mais ils ne font pas de Judo, ils font autre chose, autre chose qu'on devrait appeler autrement que Judo. Du reste, j'ai pris une autre direction. Je vous en parle incidemment. Pour éviter de confondre la pratique du Judo actuel, qui n'est pas du Judo, avec le Judo originel, je suis devenu directeur technique d'une fédération qui s'appelle non pas Judo mais Ju-No-Michi. Le Ju-No-Michi, je n'ai rien inventé, c'est un mot japonais qui veut dire exactement la même chose que Judo. Dans Judo, "Ju" c'est "souplesse", "do" c'est la "voie". Dans Ju-No-Michi, "Ju" c'est souplesse, "No" "de" et "Michi" c'est la voie. C'est la même chose, ça veut dire exactement la même chose, sauf que les idéogrammes sont différents. C'est la même chose dans les termes, mais pas dans la pratique qui veut rester la pratique du Judo originel de maître Kano.

     

    B.I.: Cela veut dire pas de force...

     

    M.C.: Pas d'opposition. La force, si c'est indispensable. Mais pas d'opposition.

     

    B.I.: Au cours de votre séjour au Japon, vous avez travaillé avec plusieurs maîtres, avez-vous été au Kodokan, au pur dojo japonais?

     

    M.C.: La première fois, je n'ai malheureusement pas pu pratiquer beaucoup mais j'en ai vu beaucoup. C'était en 1964, à l'occasion des jeux olympiques de Tokyo auxquels j'ai assisté. II y avait un judoka extraordinaire, Monsieur Okano qui est d'ailleurs toujours resté un judoka extraordinaire. C'est un excellent pratiquant et je crois que c'est également un excellent professeur. Mais je vais pas reparler des jeux olympiques car, malheureusement ou heureusement, je ne sais pas, c'est Monsieur Geesink qui a battu les japonais. Ça a été mauvais pour le Judo, mais c'était normal. Monsieur Geesink a battu les Japonais, pas parce qu'il était grand et fort, mais parce qu'il faisait du Judo, parce qu'il avait été s'entraîner plusieurs années durant au Japon. Lorsque j'ai eu l'occasion, au Japon, de regarder l'entraînement de Monsieur Kaminaga, un ancien qui était là m'a demandé par l'intermédiaire de l'interprète, si je pensais que Monsieur Kaminaga pouvait battre Monsieur Geesink et j'ai répondu très honnêtement que je pensais que ce n'était pas possible parce que Monsieur Kaminaga était trop lent par rapport à Geesink, car ils avaient voulu, lui ou je ne sais pas qui, que Kaminaga fasse le même poids que Geesink alors que ce n'était pas son poids de forme et cela l'avait ralenti dans son travail. Geesink était un excellent judoka.

     

    B.I.: C'est le premier occidental qui a battu les japonais, je crois?

     

    M.C.: Oui, mais ça, ça n'a rien à voir.

     

    B.I.: Maître Correa, comment se passe aujourd'hui votre pratique, vous enseignez toujours comme vous enseigniez dans le temps à vos élèves?

     

    M.C.: Oui, bien sûr, je continue à enseigner normalement. J'ai trois cours par semaine. Les autres jours, je me repose un peu, mais presque tous les week-end, je vais faire des stages un peu partout en France, en province et quelque fois à l'étranger aussi. Donc ça veut dire que j'ai une pratique d'enseignement de 4 à 5 jours par semaine, une pratique assidue. Car l'enseignement ne peut pas se faire simplement sans pratiquer, on est obligé de le démontrer et de pratiquer. Je ne suis sûrement plus aussi disponible, plus aussi efficace, qu'il y a quelques années. Je viens d'avoir 80 ans et les années ça pèse lourd, mais on s'en tire.

     

    B.I.: Maître Correa, parlez-nous un peu de ces stages au niveau européen. Je crois même que vous avez été en Espagne à une époque?

     

    M.C.: Oui, c'est vrai, j'ai été faire des stages un peu partout. C'est vrai que je suis allé beaucoup en Espagne, ça a été une opportunité et j'ai fait des stages à Pampelune, à Saint Sébastien, à Madrid et dans d'autres endroits en Espagne. Et puis en dehors de ça, j'ai été faire des stages en Belgique également, mais je n'ai pas fait de stages en Angleterre, ni en Allemagne. C'est à peu près tout en Europe. Et j'ai fait beaucoup de stages en France. J'ai fait, pratiquement depuis 1959, un stage d'été de 15 jours tous les ans, pendant des années, sur la côte atlantique et maintenant en Auvergne. Et j'ai un stage de Pâques aussi en Auvergne avec, des étrangers qui viennent d'un peu partout.

     

    Extrait du magazine BUDO INTERNATIONAL (fin de l'an 2000)

    Texte: Alfonso Longueira

    Photos: Amabilité de Maître Correa

    Source :  http://www.junomichi.org/_documents/referentiel/jnm_document_interview_correa.html

     

     


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    Kokorozashi

    l’emblème d’une pratique

    En 1974, en fidélité au judo originel de Jigoro Kano, Igor Corréa (1919-2000) fonde en France le junomichi(1). Huitième degré, judoka et professeur de stature exceptionnelle, il assure la direction de la Commission technique(2) de la Fédération de junomichi durant vingt-six ans. C’est à lui qu’il revient, à ce titre, de penser et d’organiser la pratique : il dirige l’enseignement, désigne des exercices, énonce des principes, conçoit des cérémonies... Pour les pratiquants, il adopte également un emblème, le kokorozashi. Le dialogue qui suit, noué entre Loïc Le Hanneur (sixième degré de junomichi, membre du Conseil supérieur d’éthique de la Fédération internationale autonome de junomichi), Rudolf di Stéfano et Jean-Marc Douguet (tous deux membres du Comité d’écriture de la FIAJ) est une tentative de cerner et définir le sens complexe, profond de cet emblème.

    R. di Stéfano et J.-M. Douguet – Qu’est-ce que le kokorozashi ?

    L. Le Hanneur – Le kokorozashi est un kanji. C’est-à-dire un des idéogrammes chinois incorporés par les Japonais dans leur système d’écriture, un de ces signes chargés d’exprimer les concepts. Pour en venir à la signification de ce caractère, il faudrait d’ailleurs aborder la question de la forme et de l’écriture des kanji(3). Dans l’écriture japonaise, la forme graphique que prennent les signes est tout aussi déterminante que leur signification. Le sens d’écriture du kokorozashi est très important, il participe de sa signification.

    De quelle façon ?

    Les kanji sont souvent composés de la juxtaposition de plusieurs caractères appelés clés. Kokorozashi est composé de deux clés, superposées l’une sur l’autre. Or, il faut savoir laquelle vient avant l’autre, dans quel sens elles sont écrites. Les kanji se lisent de haut en bas, parce qu’ils s’écrivent de haut en bas. Si lorsqu’on l’écrit ce sens n’est pas respecté, le caractère sera déséquilibré, comme pour une technique d’art martial. On ne peut commencer un mouvement par la fin. Pour amorcer le geste et réaliser un mouvement équilibré, il faut connaître sa direction et sa finalité.

    On peut comprendre le sens du kokorozashi par son aspect ?

    Oui. Un kanji est proche d’un pictogramme. Un Japonais saisit son sens en le voyant. Il a valeur de symbole.

    Avant d’être une notion, le kokorozashi est donc une image ?

    Oui, c’est aussi pour ses qualités graphiques que le kokorozashi a été choisi comme emblème de notre fédération.

    Que représente-t-il alors ? Que dit « kokorozashi » ?

    Avant de livrer le sens que nous lui donnons au sein de notre fédération, il faut d’abord exposer les éléments qui le composent, c’est-à-dire la pensée qu’ont probablement eue ses créateurs en assemblant ces deux caractères clés. La partie du haut, shi, c’est le guerrier, le samouraï. Shi désigne la classe sociale des guerriers. La partie du bas, kokoro, c’est le cœur, l’âme, l’esprit, la pensée.

    On comprend donc kokorozashi comme l’âme du guerrier...

    Non, parce qu’on ne traduit pas un kanji en additionnant simplement ses différents composants. Il ne faut pas entendre les composants du kanji comme des mots, mais comme des clés qui donnent accès à une compréhension générale, une compréhension qui fonctionne par analogie. Dans les dictionnaires japonais et chinois, kokorozashi est traduit par : vœux, intention, inspiration, ambition, dessein, but, fin, mais aussi, par bonté, bienveillance, amabilité.

    Des valeurs positives...

    Après avoir fondé la fédération de junomichi, monsieur Corréa en a cherché l’emblème. On lui a présenté pour cela un certain nombre de kanji. Et au milieu de tous ceux qui lui étaient présentés, monsieur Corréa a eu l’intuition, en le voyant, que le kokorozashi détenait un sens profond qui correspondait à notre pratique. C’est ensuite, une fois ce choix fait, que la Commission technique de la fédération (l’actuel Conseil supérieur d’éthique) a entrepris, sous la direction de monsieur Corréa, un travail de compréhension et d’analyse du signe. C’est par ce travail qu’on a pu mesurer l’importance du kokorozashi, qui est resté l’emblème de la fédération.

    Quelle interprétation a finalement été retenue ?

    Le but de la vie dans l’intelligence du cœur et de la volonté.

    Comme il s’agit d’un emblème, la formule définit donc la pratique du junomichi en même temps qu’elle expose un but à ses pratiquants...

    Oui, c’est le but vers lequel doivent tendre les pratiquants. Le kokorozashi nous entraîne à nous exposer, à nous mettre en danger. Il nous amène à sortir de notre carapace. Il est ce but que l’on voudrait atteindre. Il est aussi ce que l’on révèle au cours de toute pratique martiale, ce que l’on fait apparaître dès lors qu’on s’engage dans une pratique juste.

    Quels rapports le kokorozashi entretient-il avec les principes (non-opposition, mobilité, contrôle, esquive, décision) donnés par monsieur Corréa à notre pratique(4) ?

    Les principes permettent de revenir à l’essentiel. Ce sont des guides pour ne pas s’égarer sur les tatami. Ce sont les piliers de notre pratique. Ils nous orientent vers l’acquisition d’une certaine forme de corps. Ces principes peuvent s’appliquer dans la vie de tous les jours, mais ils ne constituent pas un but en eux-mêmes. On travaille, par exemple, à appliquer la non-opposition dans notre rapport avec le partenaire : on cherche à établir un rapport juste grâce à cela. C’est un moyen, mais ce n’est pas ce que le kokorozashi nous laisse entrevoir, c’est à dire un but général pour le pratiquant.

    Peut-on considérer que les principes sont liés à l’attitude physique des pratiquants, tandis que le kokorozashi est relatif à l’attitude morale ?

    En effet, au départ les principes n’existaient pas. Monsieur Corréa les a définis peu à peu. Puis il a entrepris progressivement d’enseigner les techniques en fonction des principes. Ceux-ci permettent à tout pratiquant et à tout moment de revenir aux bases pour éduquer son corps et son esprit au travers du junomichi. Le kokorozashi lui a une autre fonction. Il porte ce qui généralement ne se dit pas sur les tatami, un message qui dépasse la pratique particulière du junomichi, quelque chose que l’on retrouve dans d’autres pratiques.

    Quel est ce but que laisse entendre le kokorozashi ?

    Dans l’un de ses ouvrages, monsieur Jigoro Kano, fondateur du judo, écrit qu’il est absolument nécessaire à l’homme d’avoir un kokorozashi, d’être animé par un but. Il précise que si l’homme en est dépourvu, il passe à côté de sa vie. Kano lie également le bon kokorozashi aux deux piliers de sa pensée qui sont : « Entraide et prospérité mutuelle » et « Minimum d’énergie pour un maximum d’efficacité ».

    La fonction du kokorozashi est de donner un sens à la vie ?

    Quand Jigoro Kano parle d’avoir un but, ce n’est pas à entendre comme la nécessité de se fixer des objectifs pour avancer dans l’existence. Ce but n’est pas quelque chose qu’on est amené à atteindre et à renouveler fréquemment. C’est une notion qui définit l’homme dans ce qu’il a de plus profond. Kano précise que le kokorozashi est en soi.

    Si le kokorozashi est propre à l’homme, cela veut dire qu’il n’a qu’à révéler ce qui existe déjà en lui ?

    Oui, mais il souligne que l’homme a la liberté de l’orienter vers le bien comme vers le mal. Et selon lui, le kokorozashi doit être orienté vers le bien.

    Qu’est ce que cela veut dire ?

    Pour construire des empires et soumettre des peuples, les grands conquérants possèdent nécessairement un fort kokorozashi, un but très puissant. Simplement, leurs royaumes sont construits par le sang et sur des montagnes de morts. Ce n’est pas le kokorozashi auquel nous aspirons dans notre pratique. À l’inverse, lorsqu’on écoute la musique de Bach ou de Vivaldi, on comprend bien ce que peut être un homme orienté vers le bien, un homme porteur d’un kokorozashi positif.

    Si l’homme a la liberté de choisir, comment peut-on espérer qu’il fasse le bon choix ?

    Notre travail a été de régler cette ambivalence, en donnant a la traduction du kokorozashi une interprétation. Le but de la vie est accompagné de deux notions plus précises qui sont l’intelligence du cœur et l’intelligence de la volonté.. Ces deux dimensions donnent la méthode, elles permettent de guider l’homme et le pratiquant sur la voie positive du kokorozashi.

    Qu’est-ce que l’intelligence de la volonté ?

    La volonté est la colonne vertébrale, un soutien pour l’homme et sa pratique, elle lui donne la persévérance. Il ne faut pas l’entendre comme une volonté d’entreprendre et de réussir des choses, comme un volontarisme. Elle est plutôt à l’image d’un pratiquant qui à chaque fois qu’il monte sur un tatami a l’envie de faire mieux, de se perfectionner. Cette volonté implique qu’il cherche à conserver ce qu’il a acquis. Jour après jours il cherche à se rendre meilleur.

    La volonté s’inscrit donc dans le temps. Cela me fait penser à l’exercice que l’on appelle uchi komi et qui consiste à travailler une technique par la répétition, pour chercher à l’améliorer.

    C’est vrai, mais on peut se tromper avec cet exercice. Il y a deux risques : soit d’investir une volonté excessive, et d’essayer de forcer les choses par la volonté, soit d’évacuer toute volonté et se contenter d’une pure répétition. La répétition est importante, mais on doit l’animer de la volonté de faire mieux à chaque fois, de devenir meilleur tout de suite, sans reporter au lendemain. Si on n’a pas la volonté de faire mieux à chaque action, on peut passer sa vie à répéter toujours les mêmes choses sans jamais progresser.

    La charte du junomichi exige de pratiquer assidûment, régulièrement, sans interruption. Elle interdit d’abandonner la pratique, « sauf cas de force majeure ou raison justifiée dans la conscience du pratiquant «. Peut-on faire usage de cette consigne pour comprendre l’intelligence de la volonté ?

    Cette charte est là elle aussi pour nous aider à saisir le kokorozashi. À sa façon, elle nous rappelle que la volonté ne vient pas de nous, qu’elle n’est pas de l’ordre de l’ego, qu’elle est quelque chose qui nous traverse, qu’elle est une responsabilité envers soi même mais aussi envers les autres pratiquants.

    Quel rapport y a-t-il entre l’intelligence de la volonté et l’intelligence du cœur ?

    Pour répondre, il faut revenir à la forme du kanji. Dans ce caractère, ce n’est pas le guerrier qui porte le cœur, c’est le cœur qui porte le guerrier. La volonté s’appuie sur le cœur. Il est donc la base qui permet à la volonté de ne pas mourir. Ce soutient est fondamental, car c’est lui qui maintient l’orientation du kokorozashi vers le bien malgré toutes les épreuves.

    Qu’est ce que l’intelligence du cœur alors ?

    Elle est ce qui permet à notre pratique comme à notre fédération d’exclure toute recherche de la force, du pouvoir ou d’un quelconque élitisme. L’intelligence du cœur conduit à adopter une attitude humble, tant dans le rapport à l’autre que dans la pratique. C’est ainsi que sur les tatami le but n’est pas, par exemple, de prouver sa supériorité en projetant le plus de partenaires possibles, mais de mettre en avant, toujours, l’essentiel : l’efficacité n’est pas un exploit technique mais une valeur générale de l’individu, dont le kokorozashi est le symbole.

    En fondant le junomichi monsieur Corréa a créé un cadre pour chercher le kokorozashi.

    Le cœur et la volonté. Monsieur Corréa a œuvré toute sa vie dans ce sens-là. Il nous a mis dans cette voie en nous apprenant à voir. Plus précisément, c’est par son engagement et la voie qu’il suivait qu’il a donné à beaucoup de pratiquants l’envie de s’engager à ses côtés. La sincérité de sa démarche a incité les pratiquants de junomichi à être responsables et à transmettre l’envie d’acquérir le kokorozashi.

    Doit-on considérer le Conseil supérieur d’éthique de la Fédération comme une instance mise en place par Igor Corréa pour assurer la transmission du kokorozashi ?

    Bien sûr, à travers la perspective de sa relève il nous a donné un but. Mais les membres du Conseil supérieur d’éthique ne doivent pas être perçus comme les seuls à s’inscrire dans la recherche du kokorozashi. Monsieur Corréa insistait pour que nous soyons attentifs aux débutants. Donner cette aspiration, la transmettre, être des ferments, c’est l’essentiel de notre travail.

    Une fois encore, le kokorozashi est l’affaire de chacun d’entre nous ?

    Oui, cela exige un travail sur soi, et avec les autres. Si on ne parvient pas à exécuter une technique avec son partenaire, on sait qu’on ne peut pas incriminer son partenaire. Il faut chercher en soi les ressources pour résoudre le problème. C’est en ce sens que la recherche du kokorozashi doit être l’affaire de chaque pratiquant. Parce qu’en dernier recours, c’est sur soi que l’on a la plus grande marge.

    Il est difficile de prendre la décision de ce travail.

    Au fond, c’est une décision très simple. Lorsqu’on regarde un petit enfant, on se rend compte que tout est là dès le départ. L’enfant le vit sans contradiction, avec spontanéité. Plus tard, en grandissant, l’enfant perdra cette liberté.

    Le kokorozashi est le moyen de retrouver cette liberté, mais cette fois-ci consciemment, en y mettant une intention ?

    Oui, tout le monde a la possibilité de faire ce choix pour sa vie.

    Donc inutile d’aller chercher trop loin ce but, c’est juste là ?

    Il y a nécessité de trouver en soi-même une forme extérieure, très apparente, qui nous habite.

    Loïc Le Hanneur en entretien avec Rudolf di Stefano

    et Jean-Marc Douguet, Mars 2005

     

    Igor Correa Luna

     

    Igor Correa Luna est né le 12 décembre 1919 en Uruguay à Montevideo, d'un père uruguayen violoncelliste et chef d'orchestre, et d'une mère française restauratrice.

     

    Il a émigré en France à l'âge de huit ans.

     

    Dès 1937, Igor Correa a appris et enseigné le judo avant de fonder et d'enseigner le Ju No Michi, soit le judo originel. Il en a atteint le grade de 8e dan.

     

    Il a été directeur technique de 1974 à 2000 de la Fédération France Autonome de Ju No Michi (FFAJ).

     

    Après plus de 60 ans de pratique et de diffusion de l'art fondé par Jigoro Kano, Igor Correa est décédé à son domicile parisien le 12 octobre 2000.

     

    Suite à une série d'entretiens se déroulant entre le 23 juin et le 28 septembre 2000, un livre a été publié. Il contient un historique de la pratique d'Igor Correa, il explique les principes qui forment la base du Ju No Michi (comme la non-opposition, le contrôle, l'esquive, la décision) et aborde quelques éléments de pratique (la notion de dojo, de kata…).

     

    L’origine du judo (entretiens avec Rudolf di Stefano et Laurent Bruel), Igor Correa Luna, éd. Association des actions physiques et mentales, 35, rue du Progrès, 93100 Montreuil, France

     

    Source : http://fiaj.fr/utilisateur.php?rub=federation&page=13

     


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